LES LUMIERES NOIRES DE JACQUES GUlCHEBARD

Confronté à l'espèce par ses emblèmes reproductifs, au corps biologique du sujet mis au carré de son envergure, comment de l'être peut-il advenir? D'abord par un marquage tranquille des limites (il y reviendra), une prise de possession d'un espace qu'il s'est à lui-même imparti et qui pourtant ne le singularise pas espace de l'espèce, ce carré insistant situe le sujet dans son interchangeabilité. Sa stratégie de peintre refuse maintenant le choix d'un oblong jugé trop arbitraire, elle s'oblige à la neutralité du format.

Il n'est donc pas surprenant que surviennent les traces d'une motricité de concert avec l'anthropométrie du format pour installer ainsi les prémices d'un corps (biologique) à corps (culturel).

Deux réflexes sont toutefois à reconsidérer :

d'abord, l'interprétation fétichiste qui voudrait hâtivement enfermer la problématique dans un rapport à l'autre par toile interposée ;

ensuite, la logique des remords niant les couches du dessous et le privilège accordé à la dernière couche.

Si l'on veut en effet appréhender les recouvrements noirs, dans une plastique de l'occultation, la première couche ici est posée en anticipant sinon sur la dernière du moins sur celle à venir.

Les bribes de couleurs qui pointillent les marges ne sont pas réductibles à des restes, débordements d'un bariolage intensif qui n'aurait que le dessous ; outre les traces, elles sont, en aplats ou en traits les indications de ce qui pourra survenir : courts moments de sérénité adonné aux sensations, puis ceux d'une insatisfaction rageuse et d'une promesse soudaine de changement donnant lieu à des zipsau risque du crevé.L a couche du dessus est bien souvent recouverte pour revenir en surface avec plus de force, ainsi extraite de sa nuit mate pour afficher dans la brillance son
oubli. Et la trace de craie grasse gratte et glisse, condensant la monstration de
la dernière couche, de l'inéluctable enfouissement de la première et de la
promesse que porte la blancheur.
Dialectique de l'être : s'il est évident que le champ de références se resserre par
des pictogrammes sexuels qui montrent la fusion avec l'espèce, ils sont, au-delà
du jet, un projet d'acculturation du sujet. Leur dessin nous situe dans un projet
délibéré de la personne : c'est un tracé qui prend du temps, et dont le ductus
n'a pas la spontanéité des traces qui fulgurent par ailleurs. Tout comme les
cadres dépeints, les bandes appliquées ou peintes sur les bords mettant les noirs
en abîme, il récapitule les peintures passées, citant dans un repos relatif
l'éternelle métaphore du tir à l'arc sexué. A l'encontre de cette peinture
stratégique qui indique plus qu'elle n'éprouve les limites, (hésitante entre les
noirs de tous les possibles dont les formes trop en lumière compromettraient
l'avenir) s'insurge une trace qui dans l'urgence s'instrumente de la pointe d'une
spatule. Par elle, l'instant se trouve, intensifié, et dans une vigilence extrême,
elle vise à condenser tous les rapports au réel temporel, trace de toutes les
traces.
En somme, à travers la remise en cause des couches successives, c'est
toujours d'un contretemps qu'il s'agit, par retour sur le travail déjà fait ; de sorte
que les qualités n'y sont qu'à nier leur substance et le présent au plan d'un miroir
présentés. L'appellation de peinture biographique, qui pose le rapport à
l'environnement temporel, pourrait servir d'indicateur à condition d'y voir une
dialectique de la personne... (à suivre et à anticiper)


Gilles LE GUENNEC. Février 92